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Société

Temana Moreno fait sortir du bois le falcata

Publié le 15 novembre 2023

À Raiatea, la toute nouvelle scierie Raromatai Bois Local de Heiarii Girard se concentre sur l’exploitation du falcata et du pinus, deux essences au potentiel énorme. Temana Moreno, son responsable technico-commercial, défend les vertus écologiques d’un matériau renouvelable et 100% local de la branche à la planche. Hommes de Polynésie l’a rencontré à l’occasion du Matete Fenua no Raiatea 2023.

Employé à la scierie de Papara comme technicien d’études en construction bois, Temana Moreno s’est récemment installé sur l’île sacrée. Il a suivi son épouse originaire de Raiatea.

« Quand j’ai su qu’une filière bois se lançait, je me suis rapproché des professionnels du secteur. Suite à l’obligation de palettes pour le transport maritime, l’entreprise Acconage Transport Raiatea s’est penchée sur la ressource bois, un matériau local, ce qui a abouti à la création d’une branche spécialisée, Raromatai Bois Local. En juin 2023, j’ai été embauché pour diriger cette nouvelle scierie qui compte déjà huit employés à temps complet. »

Le trentenaire ne cache pas son enthousiasme vis-à-vis de cette jeune filiale créée depuis tout juste un an, qui espère grossir jusqu’à 20-25 travailleurs. En collaboration avec les bûcherons en charge de l’abattage des arbres, la scierie a pour mission la coupe et le sciage des grumes (troncs) en plateaux, dosses, planches, poteaux, piquets, etc. Le défi consiste à valoriser le falcata et le pinus (pin des Caraïbes), deux variétés largement dédaignées alors qu’elles couvrent près d’un millier d’hectares rien que sur Raiatea.

Des arbres qui cachent la forêt

Falcata et pinus furent plantés dans les années 1960 à 1980 pour fabriquer principalement du bois d’œuvre. Arbre fertilisant, le falcata a l’avantage de fixer l’azote dans le sol. Toutefois, l’espèce a tellement proliféré qu’elle est classée invasive et menace la biodiversité. En outre, son enracinement faible en raison d’une croissance rapide le rend dangereux par fortes pluies ou vents violents : l’arbre peut tomber sans préavis. Quant au pinus, comme tout résineux, il acidifie les sols, les rendant infertiles.

Après l’abattage des grumes, le travail de la scierie Raromatai Bois Local commence.

« Aujourd’hui, on veut remplacer ces arbres par des essences plus traditionnelles, comme l’acajou, le maru-maru, le aito, le ‘autera’a, le miro ou encore le tou, des espèces qu’on connaît bien. Et puisque l’on veut réduire la présence des falcatas et des pinus, ces bois sont très bon marché. Une planche en falcata de 1,10 m ne coûte que 260 francs. Ça fait des étagères locales 100% renouvelables et à un prix imbattable ! »

Filière éco-durable car renouvelable

La scie mobile de Raromatai Bois Local permet des coupes directement en forêt ou ici au Matete Fenua no Raiatea. Nombre de badauds se sont intéressés aux copeaux utilisés comme paillage.

« À force de taper dans la montagne pour faire du gravier, on la diminue inexorablement. Une montagne, ça ne repousse pas. J’ai en tête celle de Punaruu dont j’ai vu des images dans les années 1960 : aujourd’hui, elle est comme amputée. La forêt, on la coupe et on la replante. En plus, l’exploitation du bois présente une empreinte carbone bien moindre comparée au béton ou au métal qui demandent énormément d’énergie. Ici, de l’abattage à la coupe et jusqu’à la transformation en produits finis, tout se fait dans un périmètre de quelques kilomètres carré, avec un transport réduit au minimum. »

Raromatai Bois Local exploite 98 hectares de forêts situés sur des domaines privés et publics comme Boubée, Fa’aroa, Opoa et Maratoa.

« Notre but n’est pas de « dénaturer la nature » mais de prélever ce dont on a besoin en préservant l’ensemble. S’il n’y a plus de forêt, il n’y a plus ni bûcheron, ni sylviculteur, ni menuisier ! On travaille en concertation avec la DAG¹de Raiatea, et qui suit des projets partout en Polynésie française. La DAG estime que, d’ici 3 ans, entre 2000 et 4000 m3 de bois de pinus seront exploités par an et serviront les besoins de l’île.  Un pinus met du temps pour atteindre sa maturité, mais le temps qu’on arrive au bout des dizaines d’hectares mis à notre disposition, la forêt aura repoussé depuis longtemps. »

Le sculpteur Guillaume Iotefa s’est porté acquéreur d’une partie de tronc en falcata pour réaliser un tiki, malgré la texture pelucheuse, voire irritante pour les bronches du bois à l’état brut.

Le reboisement est orchestré par la DAG qui fera intervenir des sylviculteurs et choisira les espèces en fonction des besoins et des centres d’intérêt.

Des maisons en bois

Temana est convaincu de l’intérêt du falcata dans la construction et rêve, au lieu de parpaing, à des ossatures bois made in Fenua. Il s’agit d’influencer les constructeurs de maisons, sans oublier le grand marché des fare OPH.

« En Polynésie, on a ce préjugé que le bois est de moins bonne qualité ou moins intéressant que le métal ou le béton. S’il est bien mis en œuvre et bien traité, il peut durer près de 50 ans. Sur Taha’a, la pension Anahata est construite en falcata, les bungalows, les meubles et même le ponton d’accostage. Allez la visiter ! Le bois, c’est un matériau d’avenir pour notre planète. Le frein actuel avec le falcata, comme d’autres essences tropicales, c’est l’absence de normes qui évaluent sa résistance mécanique et sa durabilité sur le plan structurel. Des bureaux d’études y travaillent afin de remédier à cette lacune. Le pinus, lui, a toutes les certifications. »

Quid de la relève ?

S’il est clair qu’il existe une volonté de développer l’industrie du bois, la formation doit suivre. L’équipe de Temana, quant à elle, a besoin de renforcer ses connaissances sur le bois, ce qui conduit à la mise en place de formations internes au sein de l’entreprise ou en collaboration avec l’Éducation.

« Les élèves sont les vecteurs du changement des mentalités au sein des familles. À l’avenir, ces jeunes deviendront les prochains porte-parole, les futurs experts de l’ameublement, de la construction et de l’artisanat. C’est par le biais de formations spécialisées que l’on apprend à lire le bois, à optimiser les coupes, à distinguer les différentes qualités et à éviter le gaspillage de matière, ouvrant ainsi la porte à des possibilités infinies dans l’artisanat du bois. »

L’équipe de Raromatai Bois Local autour de son dirigeant Heiarii Girard.

1 Direction de l’agriculture

Gaëlle Poyade

Rédactrice

©Photos : Gaëlle Poyade et RBL pour Hommes de Polynésie

Directeur des Publications : Yvon BARDES

Pour plus de renseignements

Guide des arbres de Polynésie française, bois et utilisations, Butaud, Gérard, Guibal, Au Vent des Iles.

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