
Tuhiva Morgan : penser la musique autrement
Tuhiva Morgan construit son parcours à contre-courant. Aujourd’hui musicien et passeur de savoir-faire, il défend une vision ouverte, curieuse et ambitieuse : former la relève et oser penser la musique locale autrement, sans jamais renier ses racines.
HORS CADRE
C’est pour le plaisir que Tuhiva Morgan commence à jouer de la guitare. À cette époque, la musique est avant tout un moyen de se connecter avec les amis du lycée.
« Je ne savais pas qu’on pouvait en faire un métier. J’avais entendu parler du conservatoire, mais c’était un truc sur lequel j’avais un peu de mal. Les partitions, le solfège… toute la partie académique, je n’adhérais pas du tout. »

Il prend tout de même des cours aux côtés de Anthony Doucet, qui voit son potentiel, et l’encourage à rejoindre la Musicians Institute1, suite à sa victoire au Tahiti Festival Guitare en 2012. Tuhiva, empli d’une ambition nouvelle, s’envole pour la Californie en 2014.
« Je n’étais pas du tout au niveau. Cette école m’a carrément intéressé. C’était vraiment orienté vers la performance, jouer sur scène, apprendre à communiquer avec des musiciens, et toute la déontologie du métier. J’étais complètement envoûté par cette idée. »
UN CHEMIN SINUEUX
Après deux ans d’étude au sein de l’Académie, Tuhiva Morgan s’engage sur les routes, vivre de son talent.
« J’ai travaillé avec un groupe de blues, de rock aussi. Je suis parti en tournée avec un groupe de country. J’ai fait un peu de RnB, de funk, parce que c’est vraiment ce que je kiffe le plus. J’ai vraiment fait en sorte de pouvoir toucher à tout. »
Il multiplie les collaborations, apprend à s’adapter, à lire les scènes et les publics.
« J’ai travaillé dans une église gospel pendant deux ans à peu près. Ça a été vraiment la meilleure école pour moi. »

Mais le rythme de la vie californienne est intense, presque étourdissant.
« J’avais besoin de déconnecter de cette fast life. »
Après six ans aux États-Unis, il décide de revenir au fenua, prendre le temps de se recentrer.
« Je ne voulais plus entendre parler de musique. J’ai rangé les guitares, rangé les violons… »
TRANSMETTRE DIFFÉREMMENT
Le jeune homme se reconnecte à ses amis musiciens.
« Ils n’avaient jamais abandonné. Ils étaient toujours à fond. Je les voyais monter sur scène avec des artistes comme Ayo… Je me disais : c’est ça que je veux faire ! »
Face à leur persévérance, la passion renaît. Plus mature, plus alignée.

« J’ai commencé à refaire des gigs. »
Au détour des conversations, le projet d’une école de musique fait son nid…
« C’est une graine qui a mis du temps à germer. On était encore trop jeunes et je n’avais jamais vraiment donné de cours. Du coup, j’ai commencé en tant qu’itinérant. Ensuite, j’ai commencé à vraiment vouloir mettre cette idée sur papier, vraiment le concrétiser. »
En 2025, Tuhiva se lance dans l’aventure. Première étape : trouver un lieu qui puisse accueillir son concept, un espace qui ne soit ni un conservatoire classique, ni une simple salle de répétition, mais un lieu vivant.

« Ce n’était pas une partie de plaisir. Je crois que j’ai dû en visiter au moins 40. »
Une fois l’emplacement acquis, il faut se confronter aux travaux de rénovations. Début d’année 2026, le Dream Lab voit enfin le jour, prêt à accueillir ses nouveaux élèves. Tuhiva s’est associé avec des partenaires en qui il a confiance pour poursuivre sa quête.
« Je me sens stressé, vivant, et heureux… »
RÊVER L’AVENIR
Pour lui, le véritable enjeu est de préparer demain.
« Ce que je préfère, c’est penser à la relève. Aux gens qui vont continuer à véhiculer cette passion, cette langue. Il y a beaucoup de jeunes qui sont motivés. Franchement, c’est l’une des plus grandes satisfactions de voir cette future génération faire des choses au fur et à mesure. »

Voir les jeunes oser, progresser, trouver leur voix : c’est là que réside sa plus grande fierté. Tuhiva le sait : le chemin est exigeant. Mais il croit en l’audace.
« Si on veut vraiment pouvoir mettre Tahiti sur la carte internationale musicalement, ce n’est pas nécessairement à travers nos musiques traditionnelles que ça arrivera. C’est un appel à la curiosité que je fais. Ce n’est pas pour dénigrer ma culture, dont je suis très conservateur quelque part. Je crois que si un jeune d’ici devient célèbre dans le monde, ça mettra en valeur toute notre région. Si c’est fait par un local, c’est local, il ne faut pas avoir peur de mettre un peu de magie. »
¹ École de Musique fondée en 1977 à Los Angeles, en Californie. Elle permet d’obtenir des brevets en musique, composition et performance.

Rédactrice
©Photos : Cartouche Louise-Michèle pour Hommes de Polynésie
Directeur des publications : Yvon Bardes




