
Tuhani Pugibet, l’agriculteur que la terre a choisi
À 36 ans, Tuhani Pugibet cultive son taro bio, élève ses poules, ses chèvres… et ce qu’il ne consomme pas pour lui, il le vend au marché de Punaauia le dimanche matin. Hommes de Polynésie s’est rendu dans les cultures de l’agriculteur pour en savoir un peu plus sur ce fervent défenseur du bio, qui travaille tous les jours à l’autonomie alimentaire de la Polynésie.

À Papara, entre les rangées de taro et le caquètement des poules, Tuhani Pugibet est heureux, c’est là sur son exploitation bio, qu’il passe depuis plus de sept ans maintenant une très longue partie de ses journées à cultiver.
Un lycée sans clôture
Les métiers de la terre, Tuhani Pugibet les a découverts par hasard, lors d’une journée portes ouvertes au lycée agricole de Moorea, mais ce qui retient l’attention de l’adolescent d’alors, n’est pas l’agriculture, mais autre chose…
« J’ai aimé le fait qu’il n’y ait pas de clôture. Je me suis dit : “C’est quoi ce lycée ?” Je n’aime pas être enfermé entre des murs, alors je me suis inscrit pour cela. »
C’est dans ce lycée à ciel ouvert que Tuhani décroche son bac en sciences et technologies de l’agronomie et du vivant. Le jeune homme enchaîne ensuite avec un BTS agricole pendant lequel il effectue un stage de trois mois à Nîmes. C’est là-bas qu’il découvre le concept des AMAP1.
« On y vendait des paniers de fruits et légumes bio directement au consommateur. J’ai beaucoup aimé ce principe de vente en circuit court, sans intermédiaire. »
L’étude de la théologie
Son BTS en poche, le jeune homme rejoint son père, un ancien mécanicien reconverti dans la vanille et le maraîchage. Tuhani va travailler pendant quatre ans sur l’exploitation familiale. Mais, en 2016, il prend un tout autre tournant : il décide de partir en Suisse étudier la théologie.
« Il me manquait quelque chose. J’ai toujours été très intéressé par la Bible. Alors, je suis parti trois ans. C’était difficile, car le matin, j’étudiais et l’après-midi, je travaillais dans des exploitations fruitières ou des vignobles près du lac Léman pour gagner ma vie et payer mes études. J’aurais bien aimé être pasteur, mais j’aimais un peu trop sortir pour cela ! »
Tuhani revient au fenua en 2018 avec deux licences, l’une en théologie et l’autre en relations humaines, et surtout avec l’envie de vivre autrement, d’être son propre patron, et de travailler la terre.

Environ 400 kilos de taro par mois
En 2019, il obtient une parcelle domaniale à Papara et se lance dans les légumes : salades, aubergines, concombres, tomates… Mais ces cultures sont peu adaptées à la terre, et hors de question pour lui d’utiliser des engrais. C’est lors d’un séjour à Rurutu qu’il s’intéresse au taro.
«Il y a du taro partout à Rurutu. Il pousse mieux que les légumes, alors j’ai décidé de m’y mettre aussi. »
Aujourd’hui, Tuhani cultive environ 400 kilos de taro par mois, autour d’un vrai écosystème sans engrais, avec une couverture végétale de feuilles de bananier et un poulailler qui enrichit naturellement le sol. Sur les bordures de sa plantation, en guise de clôture des fruitiers qui font aussi office de brise-vent. Tuhani est fidèle à sa philosophie.
« L’idée, c’est de produire ce que je consomme pour mon ma’a. Si j’ai besoin de taro, je cultive le taro. Si je veux des œufs le matin, j’ai mes poules. Pour moi, un agriculteur, c’est d’abord, se nourrir soi-même. »


La visite du chef Thierry Marx
En 2024, le chef cuisinier multi-étoilé Thierry Marx visite son exploitation. Il goûte le taro et en repart avec l’envie de le travailler en gâteau, avec une émulsion réalisée à partir de l’eau de cuisson, riche en amidon.
« Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse faire des choses comme cela avec du taro ! C’était magnifique. »
Transmission et partage
Sur son exploitation, Tuhani accueille aussi régulièrement des stagiaires. Il leur montre qu’il est possible de vivre de l’agriculture. Tuhani en parle avec une fierté discrète.
« Si à la fin, ils ont envie de se lancer, je me dis que je n’ai pas perdu mon temps. C’est de la transmission. »
Et si on lui demande s’il regrette cette journée portes ouvertes d’un lycée à ciel ouvert…, Tuhani Pugibet sourit :
« Ce n’est pas moi qui ai choisi ce métier. C’est ce métier qui m’a choisi. »
Pour retrouver ses produits, rendez-vous au marché de Punaauia le dimanche matin !


¹ AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) est un partenariat de proximité entre un groupe de consommateurs et un producteur local, basé sur l’achat de récoltes sous forme de paniers périodiques.
Pauline Stasi
Rédactrice
©Photos : Pauline Stasi pour Hommes de Polynésie
Directeur de publication : Yvon Bardes






