
Romain Giraud, façonner la résonance
Artisan d’art, musicien et amoureux du bois, Romain Giraud a trouvé dans la lutherie un métier où se mêlent précision, patience et passion. Rencontre avec Hommes de Polynésie.
LA VIBRATION ORIGINELLE
« Mon premier contact avec une guitare, c’était quand j’avais 6 ans. C’était un solo dans Beat It de Michael Jackson. C’était Eddie Van Halen qui jouait. Ce jour-là, j’ai pris une gifle, ça ne m’a plus quitté. »
Derrière la fascination pour l’instrument se cache un goût plus ancien pour la matière.
« D’aussi loin que je me rappelle, quand j’étais gamin, je bidouillais des trucs. Le bois, j’ai toujours trouvé ça beau et noble. C’est une matière vivante. »

Très jeune, il envisage alors de transformer cette curiosité en savoir-faire. Il se rapproche ainsi d’un luthier de sa région.
« Il a été quand même assez dur avec moi. Il m’a dit : “Prends une hache, coupe un arbre et tu reviendras me voir quand tu auras une guitare à me présenter”. À 14 ans, ce n’est pas le genre de discours qui te motive. »
La première approche de la lutherie est loin d’être aussi évidente qu’il l’aurait imaginé. La graine est pourtant semée.
FAÇONNER SA VOCATION
« J’y suis revenu quelques années plus tard. À ce moment-là, j’avais déjà mon métier. J’étais professeur de guitare. »
Malgré une expérience antérieure amère, Romain contacte à nouveau un luthier professionnel qui l’accueille dans son atelier les week-ends.

« Pour moi, ça reste la meilleure façon d’apprendre. C’est un métier qui est quand même très exigeant, très compliqué, qui demande des années et des années avant d’être maîtrisé un tant soit peu. »
Au fil des années, le métier façonne autant l’artisan que ses instruments.
« J’étais tout l’opposé de ce qu’il faut être pour être luthier, c’est-à-dire calme, organisé, patient et minutieux. Le métier m’a poussé à l’être. »
Curieux et déterminé, il complète sa pratique par un travail autodidacte, jusqu’à ce qu’une rencontre lui permette de franchir une nouvelle étape.

« J’ai bossé comme un fou, de mon côté, avec des bouquins. Jusqu’au jour où j’ai décroché un stage avec un maître luthier en Andalousie, le berceau de la lutherie classique. »
Après trois mois à ne vivre que pour la fabrication de guitare, il revient en France et poursuit son apprentissage auprès de Lionel Rouvier.
Finalement, ses aspirations le poussent à déployer ses propres ailes.
« Je me sentais prêt à sauter le pas et à ouvrir mon atelier. »
DONNER CORPS À LA MATIÈRE
Depuis 2014, Romain Giraud est officiellement luthier.
« On ne fait ce métier-là ni pour l’argent ni pour la gloire. J’ai quand même vécu de belles choses, rencontré de beaux artistes. J’ai fait un ‘ukulele électrique prototype pour Matthieu Chedid. C’était incroyable ! »
En 2021, il s’envole avec sa compagne, née en Polynésie, vers Tahiti. La petite famille s’installe, et notre artisan d’art y découvre les opportunités qui l’y attendent.

« Ça m’a amené aussi à sortir un peu de mon atelier : travailler sur des concerts, avec des artistes locaux comme Eto, ou des artistes internationaux qui auraient besoin de mes services. Je me sens extrêmement redevable envers Tahiti et les habitants d’ici pour la gentillesse et la reconnaissance. »
À travers sa pratique, il s’engage également à utiliser le plus de bois locaux possibles.
« Je prends le temps, je fais mes tests. Si on peut limiter l’impact écologique, c’est bien de le faire. »
LA MISE EN TENSION
« Quand ta passion devient ton métier, parfois ça ternit un peu la passion. Moi, pour l’instant, je touche du bois, sans mauvais jeu de mots ! La passion, elle est toujours là. J’ai toujours envie de continuer, de me battre… »
En lutherie, chaque erreur peut coûter très cher.

« La difficulté du métier aussi, c’est que ça regroupe plusieurs corps de métier en un. »
De l’ébénisterie à l’électronique, en passant par les techniques de vernissage, le professionnel doit multiplier les savoir-faire pour donner vie à chaque instrument.
LA RÉSONANCE
Parmi ses joies quotidiennes, celle de rendre à la musique un peu de ce qu’elle lui a apporté.
« Ça me fait toujours plaisir d’en apprendre un peu plus aux gens sur leur instruments. »
Chaque corde pincée raconte une histoire, intime et vulnérable. C’est aussi de cela que le luthier est responsable.

« Je trouve que la dose de reconnaissance, elle est tellement énorme que c’est ça aussi qui me fait tenir. J’ai eu des gens en pleurs dans mon atelier. Aimez-vous les uns les autres, et prenez-soin de vos instruments. »
Finalement, réparer et concevoir ces ouvrages musicaux, vivre au contact des sonorités et épauler leur résonance, ne serait-ce pas là la véritable richesse de son métier ?
« Un luthier, c’est quelqu’un qui a de l’or dans les mains, mais pas dans les poches. »

Rédactrice
©Photos : Cartouche Louise-Michèle et Cassava Studio pour Hommes de Polynésie
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