
Yann Paa, l’homme derrière « Vie de quartier »
Amoureux du reo tahiti, Yann Paa jongle depuis toujours avec deux visages de la langue. Celui, soutenu et littéraire, des textes primés au Heiva qu’il écrit depuis des années. Et celui, brut et plein d’humour, de sa page Facebook Vie de quartier, suivie par plus de 19 000 personnes. Hommes de Polynésie est allé parler avec lui.
Yann Paa peut écrire un ‘ōrero dans un tahitien littéraire, châtié. Il peut aussi, la minute d’après, raconter une anecdote de quartier dans une langue toute autre, familière, pleine de rires.

« Je suis ami avec des personnalités de la culture, ils sont étonnés quand ils me voient écrire dans un langage populaire, celui de la rue. Ils me disent, je ne pensais pas que tu étais comme ça. Faut pas se fier aux apparences ! »
Le tahitien à la maison
Enfant de Pirae, du quartier de Tuterai Tane, Yann grandit dans une maison où le français a peu de place. Dès le collège, une idée s’installe et ne le quittera plus, il veut devenir professeur de reo.

« On était six enfants à la maison. On ne parlait qu’en tahitien avec mes parents, entre frères et sœurs. C’est resté une habitude. »
Une autre voie
Après un BTS d’assistant de direction, Yann Paa suit une licence de reo à l’Université de Polynésie française pour devenir professeur. Mais son père part à la retraite, il doit interrompre ses études pour gagner sa vie. Une amie l’encourage à postuler à la mairie de Pirae. Sur son CV figure un mini-mémoire sur la légende de Tahiri Vahine, la stèle du rond-point de la mairie que tout le monde croise sans la voir.
« La maire de l’époque, Béatrice Vernaudon, a remarqué ça dans mon CV. Elle cherchait justement quelqu’un pour travailler sur le patrimoine culturel de la commune et l’animation avec la jeunesse. »

Yann est embauché à la mairie de Pirae.
« Mon ambition a été déviée, car mon objectif était d’être professeur. Mais la commune de Pirae m’a donné d’autres perspectives, d’autres possibilités de m’épanouir. »
Au fil des années, il gravit les échelons et est nommé chef du service de l’action sociale et éducative. Il profite de son métier pour initier les plus jeunes à l’art du ‘ōrero, le discours traditionnel tahitien.
C’est aussi à cette époque qu’on commence à venir le chercher pour écrire des thèmes de Heiva, d’abord pour de petites troupes de quartier, puis pour des formations bien installées comme Hei Tahiti ou Manohiva… En 2023, il est récompensé du prix de meilleur auteur en catégorie chant pour la troupe Tāru’u. Au dernier Heiva de 2026, il est également l’auteur de la troupe Nūna’a e hau qui a remporté le premier prix en Hura Tau, avec le 3e prix spécial « meilleur auteur ».

« Quand on me demande un thème, je propose souvent quelque chose en lien avec une légende, que je réinterprète, que je réadapte. J’écris très peu de thèmes abstraits. »
Vie de quartier, l'autre voix
Car la langue, pour Yann, se vit aussi sur le registre du concret, de la vie de tous les jours. Au début des années 2020, il ouvre une page Facebook, Vie de quartier, où il raconte, dans un mélange assumé de tahitien et de français, des anecdotes du quotidien.
« Il y a toujours un sens de l’humour qui ressort derrière cette écriture en tahitien-français. »
Certains lui reprochent les fautes d’orthographe. Elles sont volontaires, assumées, fidèles à une langue vivante plutôt qu’à une grammaire figée.
« Je retranscris la façon dont les gens parlent vraiment. Rien que des petits mots comme ça, ça déclenche tout de suite le rire chez la personne. »
D'une passion à l'autre
Chargé pendant quelque temps de la promotion des arts traditionnels au Conservatoire de Polynésie française, Yann retrouve alors ce dont il rêvait au collège, vivre de la langue tahitienne au quotidien.
Depuis, la mairie de Pirae l’a rappelé, et Yann a repris ses fonctions. Chef du bureau de l’animation, il accompagne aujourd’hui les associations, instruit les demandes de subventions, et intervient sur le volet social, auprès des familles en difficulté.

À 40 ans passés, il vient de s’inscrire en master de langues et civilisations des sociétés océaniennes. Deux ans de cours du soir, pour reprendre ce que la vie avait interrompu il y a vingt ans. Deux tahitiens l’habitent, et il ne renoncera à aucun des deux.
« C’est ce qui fait la richesse de la langue, c’est ce qui fait qu’elle vit. Au Heiva, j’utilise un tahitien soutenu, très littéraire. Sur ma page Vie de quartier, c’est le côté populaire. Ce n’est pas le même tahitien, mais c’est le même amour de la langue. »
Rédactrice
©Photos : Pauline Stasi, Yann Paa, Shinelle M pour Hommes de Polynésie
Directeur des publications : Yvon Bardes






