
Warren Ellacott, une vie à contre-courant (1/2)
Constructeur de navires, pêcheur, entrepreneur, administrateur du port, sportif et aventurier, Warren Ellacott fait partie de ces figures qui ont accompagné la modernisation de la Polynésie française sans jamais perdre leur âme de marin. Héritier d’une famille profondément liée à la mer, il a passé sa vie à construire, réparer, inventer et naviguer. À travers ses souvenirs, se dessine aussi l’histoire d’une Polynésie en pleine transformation.
L'hÉRITAGE DES ELLACOTT
Très tôt, Warren Ellacott grandit dans l’univers des chantiers navals. La mer n’est pas seulement un décor : elle façonne déjà son quotidien et celui de toute sa famille.
« Je suis né le 26 septembre 1935 à Papeete. Ma mère s’appelait Hertha Tevahine, et mon père Marcial Ellacott, dit Doudou. »

Chez les Ellacott, la construction navale est une histoire de transmission. Son grand-père Thomas fait partie de ceux qui ont participé à bâtir le Tahiti maritime du siècle dernier.
« L’origine de mon nom, c’est mon grand-père Thomas Ellacott, originaire de Bora Bora. Il est venu à Tahiti pour se faire de l’argent, et il a construit un chantier naval qui a duré plus de 100 ans. »
Au fil des décennies, Warren conserve des centaines de souvenirs. Sur les murs de sa maison, des images encadrées trônent au cœur de fractions de navires. Des morceaux récoltés au cours de sauvetages, des pavillons, des lampes à huile, des ancres, des gouvernails, vestiges d’une époque glorieuse…
« J’ai plein de photos partout. »



Derrière l’homme des chantiers et des bateaux, il reste profondément attaché à ceux qui l’ont élevé et transmis cette passion de l’océan.
« Je garde de mes parents des souvenirs formidables. »
L'appel du large
« À 25 ans j’étais déjà propriétaire d’un bonitier de 6 mètres, il s’appelait le Ta’imai. C’est mon père qui l’avait construit et m’en a fait cadeau parce que j’allais tout le temps pêcher avec. »
Très jeune déjà, il traverse le Pacifique avec une audace impressionnante.
« À 22 ans, j’ai convoyé un ketch1 jusqu’à Hawaii en 15 jours, on a presque dépassé le record ! »
Curieux et passionné, Warren cherche constamment à perfectionner ses connaissances.

« À 28 ans, je suis retournée à l’école dans la construction marine. Je suis devenu moniteur à Nouméa. Nous avons construit un navire de 12 mètres avec les élèves. Il est toujours là. »
La mer rythme ses semaines et nourrit son indépendance.
« Le samedi, j’allais à la pêche, puis j’allais vendre le poisson sur le marché. Je vivais bien. Ma plus belle pêche, c’était 354 pièces de loche castex. Et ma plus belle prise au fusil sous-marin, c’était un thazar de 32 kilos. »
L'aventurier
Jeune marin déjà animé par la curiosité, il part observer ce qui se fait ailleurs. De ces découvertes naît une manière de penser différente.
« En voyageant, j’ai vu d’autres manières de faire à l’étranger. »

Chaque déplacement devient une occasion d’apprendre et d’apporter de nouvelles idées au fenua.
« Les vacances ne m’intéressaient pas, je voulais voir les autres façons, et les adapter chez nous. »
Cette curiosité permanente deviendra l’un des moteurs de toute sa carrière.
Construire, innover, bousculer
Dans les ports d’Océanie comme sur les chantiers, Warren Ellacott développe rapidement une réputation d’homme capable de remettre en question les habitudes établies.
« J’ai changé le système, un peu à ma façon. »

Son caractère direct et ses méthodes peu conventionnelles mêlant méthodes traditionnelles et industrielles lui valent un surnom qui le suivra longtemps.
« On m’appelait “l’homme qui dérange”. Je ne faisais pas comme tout le monde. »
Mais derrière cette réputation se cache surtout une volonté constante de trouver des solutions là où d’autres voyaient des limites.
Le bâtisseur de la Polynésie maritime
En reprenant les activités familiales à 34 ans, Warren poursuit l’œuvre commencée plusieurs décennies plus tôt par les siens.
« J’ai pris la relève de mon père. »
Pendant des années, les chantiers navals deviennent alors le cœur de son existence.
« Mon boulot, c’était de construire et d’entretenir les bateaux. J’ai construit 40 bateaux, que ce soit en bois, en acier ou en aluminium. J’ai monté plus de 287 bateaux à la cale en un an, et j’en ai entretenu plus d’un millier. »

Son expertise le mène aussi au sein des institutions maritimes polynésiennes, où il participe à l’évolution du port de Papeete.
« J’étais administrateur du port, puis vice-président du conseil d’administration du Port autonome. »
Dans les années 1970, la navigation polynésienne évolue rapidement, et les pêcheurs commencent à professionnaliser leurs pratiques. Warren participe notamment à la création du brevet de patron de pêche2.
« Les bonitiers naviguaient à l’estime ! Ils n’y arrivaient pas toujours, mais le brevet nous a permis de naviguer partout. »
À travers tous ces souvenirs, c’est finalement le portrait d’un homme passionné, obstiné et profondément attaché à son territoire qui se dessine.
¹ Un ketch est un voilier à deux mâts et à gréement aurique dont le grand mât est situé à l’avant.
² Le brevet de patron de pêche est délivré aux marins qui répondent aux conditions de formation et d’expérience en mer requises pour être en mesure d’assurer, la conduite d’un navire de pêche ainsi que les opérations de pêche, en toute sécurité et dans le respect des réglementations existantes.

Rédactrice
©Photos : Cartouche Louise-Michèle pour Hommes de Polynésie
Directeur de publication : Yvon Bardes






