
Ismaël Huukena, l’homme qui murmure à l’océan
Le nom de Ismaël Huukena résonne à travers l’Océanie comme celui de l’homme qui parle avec les baleines. Profondément ancré dans la culture polynésienne, il navigue à travers les traditions pour qu’ensemble, nous construisons l’avenir.
LE CHŒUR DES RACINES
Ismaël Huukena grandit aux Marquises avant de s’installer à Papenoo, sur l’île de Tahiti. Les branches de son arbre généalogique nous transportent plus loin encore, aux îles Cook.
« Mon arrière-grand-père, Moterekia, est venu ici en premier à Tahiti à dos de baleine. »
Bien qu’il soit très attaché à sa terre, c’est par amour qu’Ismaël s’installe dans l’Hexagone. Sa compagne doit y partir pour entreprendre des études d’éducatrice spécialisée. Il la suit. Son déracinement ne l’empêche pas de perpétuer sa culture, à l’autre bout du monde.

« J’ai construit une grande pirogue pour voyager. J’ai navigué jusqu’en Espagne et au Portugal. »
Alors que le mal du pays se fait sentir, une intuition le pousse à se reconnecter à son fenua.
« Il y avait quelque chose, une pensée qui me disait : “Va payer ta dette à l’océan”. Mais comment je dois payer cette dette ? »
L’APPEL DU LARGE
Il décide de suivre son intuition. De retour à Tahiti, Ismaël sait que c’est en se donnant tout entier à l’océan qu’il retrouvera le calme. Il doit nager au large, s’immerger, affronter son angoisse de l’eau.
« Quand j’ai nagé au large, c’est la première fois que j’ai ressenti une telle peur. Je voulais revenir sur la plage. Mais il y avait le récif derrière moi, et les requins devant. »

À ses côtés, des enseignements précieux le guident.
« Quand j’étais jeune, mon père me disait : “Quand tu vas à la mer, n’aie pas peur. Il y a des animaux qui t’attendent. Tes tāura”. Je voulais voir tous ces animaux-là. Mon lien. »
RENCONTRER SES TĀURA
« J’ai choisi de nager vers les requins. Comme ça, ils vont me manger, et on n’en parle plus. Là, il y a cette tortue qui arrive à moi et me dit : “Viens, je vais t’apprendre”. C’est comme si j’entendais quelqu’un me parler. À ce moment-là, je n’ai plus senti la peur. »
Il suit cette tortue, imite ses mouvements.
« C’est la nage de Vaionifa, la tortue qui m’a donné cette technique. D’ailleurs, c’est ce que j’apprends à tout le monde. J’ai transmis ma façon de nager à ma fille. Je ne sais pas quand, mais l’océan l’appellera. »

Ismaël nage ainsi de Tautira jusqu’à Pueu, presque 7 kilomètres. Il mettra une dizaine d’heures à revenir sur la terre ferme. Régulièrement, il se rend sur les lieux de cette rencontre.
« Aujourd’hui encore, cette tortue me suit partout quand je suis dans l’eau à Tahiti et dans d’autres îles de la Polynésie française. »
Quand il y repense, il ne sait expliquer comment il a su converser avec l’animal. Il n’a d’ailleurs jamais rencontré quelqu’un d’autre avec cette même capacité.
« J’ai besoin de réponses à mes questions. »
TETĀ, UNE SŒUR D’ÂME
« Tetā, c’est cette baleine qui, en 2023, est venue s’échouer à Moorea, dans la baie de Vaiare. »
Dans la nuit du 16 au 17 décembre, Ismaël est contacté par un ami qui lui signale la présence de Tetā.
« Je suis allé avec un cousin en petite embarcation alluminium et nous sommes arrivés vers 6 heures au quai de Vaiare, espérant lui porter secours. Ce qui est impressionnant pour moi, c’est qu’en la voyant, c’est comme si je la connaissais déjà, d’un autre temps. C’est ma baleine. »

Plusieurs tentatives ont déjà été effectuées pour la sortir du sable, toutes ont échouées. Lorsqu’Ismaël s’adresse à elle, la baleine accepte de le suivre. Aidé d’autres nageurs expérimentés, ils réussissent à la guider vers la passe.
« Pour moi, les baleines ne nagent pas, elles volent… »
Depuis, il est souvent appelé dans d’autres îles, lorsqu’un cétacé s’aventure trop près du rivage, pour le raccompagner vers les eaux profondes.
PROTÉGER LES BALEINES
Afin de mettre à profit sa compétence exceptionnelle, Ismaël Huukena crée Kuhane O Hiva, une association qui vient en aide aux baleines, particulièrement celles qui se retrouvent échouées.
« Si on m’a donné ce don-là, il me faut que je m’en serve, pour évoluer. Tous les jours, il y a une vingtaine de baleines qui sont tuées, massacrées… »

Et pour transmettre cet amour des animaux marins, ce respect ancestral et ce vivre ensemble entre la terre et l’océan, Ismaël s’entoure de gens qui partagent ses valeurs.
« Il ne faut pas que je me batte tout seul. Il faut que je m’entoure de personnes différentes, de différentes qualités. Si on travaille ensemble, on va y arriver. Donnons-nous la main pour essayer de sauver les baleines. »

Rédactrice
©Photos : Cartouche Louise-Michèle & France TV pour Hommes de Polynésie
Directeur des publications : Yvon Bardes






