
Samuel Poepoeani, héritage du souffle ancestral (2/2)
Nous continuons notre entrevue aux côtés de Samuel Poepoeani. À travers le vivo, sa préservation et sa transmission, il cherche avant tout à se relier à lui-même et au monde.
QUÊTE INTIME
Chez Samuel Poepoeani, chaque expérience n’efface pas la précédente : elle la prolonge.
« L’art du vivo, pour moi, est une étape d’un long chemin. Je l’ai débuté par la danse, en réapprenant la langue, les chants et les légendes. J’ai eu soif de connaissance et je suis arrivé à la sculpture et à la gravure, que je pratique de manière professionnelle depuis plus de quatre ans. Puis est venu le jour où j’ai rencontré le vivo. »

Cet instrument s’est imposé comme une évidence silencieuse.
« Quand on parle de la flûte nasale traditionnelle, on parle de respiration, de vibration et d’esprit. Le vivo permettait aux anciens de se connecter au divin, à leur intelligence spirituelle. Tous les instruments traditionnels ont été créés pour des raisons universelles et divines ; c’est pour cela qu’ils traversent les siècles. »
LORSQUE LE SOUFFLE DEVIENT LANGAGE
À travers l’art du vivo, Samuel transforme sa manière de créer, mais aussi d’être au monde.

« Quand tu prends conscience de la pureté du souffle de la vie, tu fais les choses de manière plus sage et respectueuse. Ce n’est pas juste mon souffle, c’est celui du monde, celui qui nous relie. C’est grâce à lui que nous pouvons parler, voir, toucher et tisser des liens. »
Le souffle circule, relie, traverse les corps et les générations.
LA MEMOIRE GRAVÉE
Cette relation au vivant se retrouve dans la gravure qui orne l’instrument lui-même. Chaque motif possède un nom et un message. Rien n’est décoratif : tout est signifiant.
« Dans la structure des motifs marquisiens inscrits sur les anciens vivo, on peut distinguer les parties du corps humain : l’avant-bras, la jambe, la tête, etc. En lui donnant un corps, les anciens lui ont aussi donné une voix et un nom. C’est pour cela que le vivo était considéré comme un être à part entière. Chaque objet important — instruments, armes, pirogues — possédait son propre nom. »

Samuel nous confie que les motifs sont liés aux origines, aux coutumes et aux histoires transmises.
« La vision ancestrale du tatouage était tellement complexe qu’on en découvre encore les secrets aujourd’hui. Elle ne se limitait pas à la beauté des lignes : chaque motif portait une signification profonde. Un même symbole pouvait exister sous plusieurs déclinaisons. Cela montre la capacité d’adaptation des Tuhuna, détenteurs de savoirs, face à tout ce qui se présentait. Ils savaient lire les signes de la nature et se réajuster en permanence aux changements. C’est de là que venait leur puissance. »
UN SAVOIR QUI SE PARTAGE
Mais aucune quête ne se réalise seul.
« Apprendre à fabriquer un vivo a été une longue recherche pour moi. Au départ, je ne connaissais personne dans le domaine et j’avais besoin d’aide. Le premier que j’ai rencontré fut Eric Marchand, un grand artiste et expert du vivo. Il m’a transmis ses connaissances et guidé à travers sa vision. Ma deuxième rencontre, c’était avec Libor Prokop, un virtuose du vivo. J’ai eu cette chance de pouvoir échanger avec lui. Il a accepté de m’enseigner quelques leçons et m’a donné de précieux conseils. »
Son inspiration dépasse les frontières.
« Ce sont les peuples autochtones d’Amérique qui m’ont inspiré pour la création de VIVOTAUÙA, le vivo double. Quand j’ai vu leurs flûtes, je me suis dit : « Un jour, j’en fabriquerai une à notre manière. » Quand le Salon des jeunes artisans-créateurs s’est présenté sur le thème de « réinventer la tradition », c’était comme une occasion parfaite tout en sachant que c’était aussi risquer de me planter. Je me disait : « J’en n’ai jamais vu, j’en n’ai jamais fabriqué et qui suis-je pour créer de nouvelle chose ? ». »


Créer implique aussi le doute. Heureusement, il avance entouré, porté par des liens forts, tissés dans la même quête.
« J’ai été aidé par mes frères, Warren Huhina, Tepoea Heitaa et tous les autres. Ce cheminement culturel, on l’a commencé ensemble. Mais j’ai surtout été aidé par mes ancêtres envers qui je serais toujours reconnaissant. »
Aujourd’hui, ce désir de partage prend une autre forme.
« L’année dernière, j’ai commencé à intervenir dans les écoles. Je propose des séances d’initiation instrumentale à la flûte nasale traditionnelle. À travers le projet Vivo Tupuna, j’amène les élèves dans une expérience immersive, où la musique se relie à l’histoire et à la spiritualité polynésienne. C’est une manière pour eux de vivre pleinement leur culture, de s’éveiller artistiquement et de renforcer leur identité. »
Car pour Samuel, transmettre est une responsabilité.
« Nous avons autant besoin du savoir que le savoir a besoin de nous. »
CONTINUITé ET VISION DU MONDE
« De ce que j’ai pu comprendre, le mana, ce n’est pas quelque chose de figé. Le mana, c’est comme un flux circulatoire, qui va et vient. Il est comme le vent, le courant que tu choisis de prendre ou pas. Ce flux se trouvent entre 2 pôles, Te Pō (l’invisible) et Te Ao (le visible) qui composent notre univers. Le mana est partout, dans l’eau, dans la terre, dans la lumière et surtout dans l’obscurité. »
Selon notre artiste, il faut savoir laisser son ego de côté dans la création, afin de relier son œuvre à celle des tupuna.

« C’est quand tu te connectes à cette ancienne tresse que tu découvres toute l’ampleur de ce que ça représente. C’est là que tu te connectes au Tout. »
Une vision profondément universelle, où la guérison passe par la reconnaissance de notre appartenance commune.
« Pour moi, si le monde veut guérir, il faut qu’il se souvienne que nous faisons tous partis d’un seul et même peuple. »

Rédactrice
©Photos : Cartouche Louise-Michèle, Samuel Poepoeani pour Hommes de Polynésie
Directeur des publications : Yvons Bardes
Pour plus de renseignements
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