
Warren Ellacott, une vie à contre-courant (2/2)
À 90 ans, Warren Ellacott aura refusé toute sa vie de suivre les chemins tracés d’avance. Du chantier naval familial aux grandes opérations maritimes du territoire, il a participé à transformer la Polynésie française à sa manière : avec intuition et audace.
Nous retrouvons Warren dans sa maison où un temps dorénavant révolu se dévoile sous nos yeux, véritable musée d’une existence passée sur la mer.
UN HOMME, MILLE VIES
« Je n’avais peur de rien, j’étais un fou. »
Warren Ellacott construit son parcours grâce à l’expérience, l’observation et une incroyable capacité d’adaptation.
« Les études, c’est le bon Dieu qui me les a données (rires). Avant, il fallait aller en France pour passer le bac. Je suis resté ici, je n’ai eu que le brevet. »



Au cours de sa vie, il multiplie les activités, les projets et les entreprises avec une énergie indéniable.
« J’ai travaillé dans tous les domaines, j’ai eu une cinquantaine de sociétés. J’ai créé le syndicat des pêcheurs professionnels. Ça continue encore aujourd’hui. »
Toujours tourné vers l’action, il participe également au développement d’équipement et de services dans les archipels.
« J’ai fait venir 20 camions de pompiers sur le territoire. Pour les aéroports aux Tuamotu, à Moorea, partout ! J’ai créé une société de pêche à Raiatea, Huahine, Apataki… Nous pêchions 4 650 tonnes de poissons par an ! J’allais partout ! En 1976, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, j’ai eu l’honneur d’être élevé et décoré au grade de chevalier de l’Ordre national du Mérite. Cette distinction demeure l’une des plus grandes fiertés de ma vie. »

Et entre deux aventures, l’amour croise son chemin…
« Je me suis marié à 21 ans. La mère de mes enfants avait 19 ans à l’époque. Nous avons eu 4 filles ensemble. »
ENTRE FEU, OCÉAN ET MÉMOIRE
Parmi les souvenirs les plus spectaculaires de sa carrière figure la reconstruction du célèbre navire La Bounty pour le cinéma, sorti en 1984.
« J’ai reconstruit La Bounty pour le film… 26,70 m sur mon chantier. Je l’ai amené sur le récif au Tahara’a. Et c’était pour le brûler. Ça faisait des flammes formidables ! »

Warren Ellacott participe entre autres à des opérations maritimes hors normes, nécessitant autant de force que d’ingéniosité.
« Le plus gros bateau que j’ai déséchoué faisait 100 mètres de long et pesait 1 000 tonnes. Il transportait son poids en poissons ! Ça a mis 22 jours. On a dû faire venir un remorqueur de Singapour qui faisait 50 mètres de long. »
Face aux défis techniques, il privilégie toujours les solutions simples et efficaces, nourries par son instinct de marin.
« L’eau, c’est immense. Alors, quand on a tiré pour la première fois le bateau, on attendait la houle aussi. La houle du sud-est. Et donc, on avait la chaîne, qui était à l’avant. On a tiré la chaîne, et on poussait le bateau. Ça ne fonctionnait pas, alors je leur ai dit : “Voilà ce qu’on va faire, on change tout. Est-ce que vous êtes d’accord ?” Quand j’ai expliqué, ils m’ont dit oui. Alors, j’ai plongé et mis la chaîne à l’envers, par en dessous de la carène. Et lorsque j’ai tiré, ça a fonctionné. Tellement simple… »

Son goût pour les bravades se retrouve jusque dans les anecdotes les plus improbables…
« En 1967, je suis allé à Makatea pour acheter du matériel. Ils fermaient le chantier et vendaient tout. J’y suis avec mes 6 gars et là, je vois la locomotive. Alors, je vais voir celui qui s’occupe de la vente et je lui dis : “La plaque tournante de votre garage de locomotive, je la prends”. Il m’a dit que c’était impossible, car elle était fixée dans le béton, mais j’ai insisté. Il me l’a vendue, on a dû la détacher. On a travaillé toute la nuit, jusqu’à 4 heures du matin. Je l’ai encore ! »
ŒNOPHILE INVÉTÉRÉ
Au-delà des bateaux et des chantiers, Warren Ellacott nourrit également une passion pour le vin. Cela le conduit à s’investir durablement dans les confréries œnologiques.
« Je suis membre fondateur de Taste-vin1 et vice-président de la confrérie de Tahiti. Nous ne mettons en lumière que les vins de Bourgogne ! »



Le vin devient pour lui une autre manière de partager, transmettre et célébrer les rencontres. Il vient d’ailleurs d’être élevé au plus haut grade de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin : Grand Officier.
UNE PHILOSOPHIE DE VIE
Toute sa vie, Warren Ellacott aura appliqué la même conviction : observer, comprendre, essayer et ne jamais craindre de faire différemment. Ses mains nous content les histoires de milliers de nœuds de navigation, et nous pouvons lire dans leurs lignes les destinations qui les ont façonnées. Marin instinctif, bâtisseur infatigable et homme de terrain, il incarne une génération qui a contribué à façonner la Polynésie moderne avec peu de moyens mais énormément d’audace. Une vie entière menée à contre-courant, guidée par une certitude simple : il faut toujours oser avancer.

1 La Confrérie des Chevaliers du Taste-vin est une confrérie bachique traditionnelle bourguignonne fondée en 1934 pour la mise en valeur des vins de Bourgogne, le maintien et la promotion des traditions de la région et de sa gastronomie.

Rédacteur
©Photos : Cartouche Louise-Michèle pour Hommes de Polynésie
Directeur des publications : Yvon Bardes






