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    Rocky Gobrait, le KING du Fenua

Art & Culture

« À tous les enfants des Marquises, soyons fiers de notre culture »

Publié le 28 novembre 2017

Stéphane Tuohe, Président de la Fédération « te Tuhuka o Te Henua enana » qui regroupe 36 associations artisanales et culturelles marquisiennes, soit 250 à 300 artisans, est un homme passionné. Sa Terre, Les Marquises, il l’aime et en est fier : tantôt surprenante, tantôt effrayante, mais toujours fascinante, elle ne laisse pas indifférent quiconque foule son sol. Sa beauté sauvage encore préservée, sa culture riche et omniprésente, son authenticité en font l’un des joyaux du Pacifique. Du 21 novembre au 3 décembre 2017, Stéphane est présent au Salon des Marquises de Mamao. Pour Hommes de Polynésie, en partenariat avec le Service de l’Artisanat Traditionnel, il nous livre les secrets ancestraux de la fabrication du TAPA, étoffe fabriquée à partir de l’écorce de certaines plantes ou arbres. 

Une enfance sur une terre d'abondance : TAHUATA

Stéphane est un enfant de Tahuata, une île du groupe sud des Marquises, située à 4 km de Hiva-Oa. Il grandit dans une famille nombreuse élargie composée de 25 enfants, avec 13 frères et 12 sœurs, ses parents ayant refait leur vie chacun de leur côté. Son enfance, il la passe loin de l’école :

« Quand je vais à l’école, je pense dans ma tête j’aime pas cette école. À 8 ans, j’allais deux ou trois mois à l’école, c’est tout. »

La nature luxuriante et généreuse des Marquises l’attire plus que le monde des lettres : c’est dans la brousse, dans la montagne, ou en observant les anciens qu’il apprend et qu’il est dans son élément. Les saisons des mangues, des goyaves, des pistaches défilent… Celles des langoustes et des oursins aussi… Ne faire qu’un avec son environnement, vivre au rythme de la nature, telle est la philosophie de vie de Stéphane. Il ramasse le café, casse le coprah, part à la chasse et à la pêche avec son papa, pique les chevrettes dans la rivière, ramasse les “toetoe”, des crabes que l’on trouve sur les rochers escarpés des bords de mer, et des “mama”, des mollusques marins à coquille aplatie. Il apprend la sculpture et le tatouage en observant les artistes de son île. Son école est celle de la vie, et pour que tout fonctionne bien, chacun doit aider et faire sa part dans la famille. Les rythmes de vie sont très différents des écoliers classiques, mais on ne peut pas parler de paresse car l’apprentissage est quotidien.

À 14-15 ans, Stéphane, avide de nouveauté, part à Tahiti pour trouver du travail. Il sera matelot pendant 3 ans sur divers bateaux : l’Orofenua, le Temehani, le Vaitere, et navigue entre les Marquises, Tahiti, Bora Bora et Huahine. Ensuite, il travaille en tant que peintre en bâtiment. En 1969, suite à une lettre de son père qui lui demande de rentrer à Tahuata pour s’occuper de lui, il retourne dans son île.

La rencontre de sa belle et la vie à Fatu Hiva

En 1970, le bateau « Oiseau des îles » fait escale à Vaitahu, village principal de Tahuata. Un ami de son papa, originaire de Fatu Hiva, loupe ce bateau et c’est Stéphane qui doit le ramener en petit bateau vers Fatu Hiva. La traversée dure six heures…

« C’est là que j’ai rencontré ma femme, Henriette Peters Kohuheinui. Sur le quai de Omoa, avant de retourner à Tahuata, je lâche pas la main d’Henriette, je la serre fort. Je ne veux plus la quitter, alors je la ramène avec moi à Vaitahu. »

Stéphane part s’installer sur l’île de sa promise en 1971 et se marie avec Henriette en 1973. Ensemble, ils auront 5 filles et 3 garçons. Ils vivent du coprah, de la pêche, de la chasse, de la sculpture sur bois et sur pierre. Un de ses fils tatoue, et Henriette leur transmet son savoir sur la confection du tapa, savoir transmis par son grand-père.

« Je suis content car les six îles des Marquises travaillent le tapa car il y a la matière première. Mais après, seule Fatu Hiva a véritablement préservé son savoir-faire. »

La confection du Tapa, un savoir hérité des Ancêtres

« Il y a beaucoup de travail sur le tapa. Tu ne peux pas couper comme ça, il faut que tu ailles voir la lune. »

Les astres revêtaient une importance particulière dans la vie des marquisiens d’antan : aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, la confection du tapa est liée à la lune. Pourquoi ? Parce que c’est durant la pleine lune que la période est la meilleure pour couper l’écorce qui ne colle alors plus autant au bois.

« Quand c’est la bonne lune, ça enlève facilement. »

Les végétaux qui sont couramment utilisés dans la confection du tapa sont :

  • les racines aériennes de bagnan,
  • les racines aériennes de caoutchouc,
  • les jeunes tiges de uru, l’arbre à pain,
  • les jeunes tiges de mûriers.

L’entaille le long de la tige ne doit pas être faite à n’importe quel endroit. C’est sur « l’intérieur » de la tige des racines aériennes, soit la partie la plus proche de la tige principale, qu’elle doit être faite. C’est la partie la plus « molle ». Le « devant » en contact avec le plus de lumière est plus fourni et épais. Une fois l’entaille faite, il faut retirer l’écorce de la tige. C’est elle qui sera travaillée.

Les tapa ont des couleurs qui peuvent être différentes : elles dépendent du végétal utilisé.

Végétal

Bagnan
Uru
Mûrier
Caoutchouc

Couleur du Tapa

Marron foncé
Beige
Blanc
Marron foncé

Pour une commande d’un tapa de 2 m à 2,50 de long et 60 cm de largeur, il faut taper l’écorce sur un caillou durant 2 à 2,5 jours pour obtenir les dimensions désirées.

Stéphane ajoute qu’il y a une façon de faire afin que le tissu ne se déchire pas. Il faut aller doucement pour réguler l’épaisseur. La façon de tourner et le sens sont importants.  De l’eau est ajoutée régulièrement. À un moment donné, le tapa est tendre. Il faut alors le plier en quatre.

« Il faut du temps et de la patience. Il faut que tu aimes. Aller dans la brousse et se faire piquer par les nonos, c’est pas tout le monde qui peut. »

Ensuite, le tapa est séché durant une journée, mais pas trop exposé au soleil. Il peut être conservé au congélateur pour être utilisé par la suite pour être peint.

« Je pose le tapa sur un contreplaqué marine lisse, je prépare un peu d’amidon, mouille ma main et passe un peu d’amidon sur la partie intérieure du tapa, celle qui sera décorée. »

Le tapa sera peint de motifs marquisiens à l’aide d’un pinceau et de la peinture à tissu. Le pinceau est fabriqué avec une tige de ni’au, nervure d’une feuille de cocotier, sur laquelle seront enroulés des cheveux à l’une des extrémités.

Stéphane ajoute que les ancêtres marquisiens créaient eux-mêmes leur encre, dont voici la recette :

Recette encre des anciens marquisiens

  • Râper 3 feuilles de papaniaohe (liane) sur des cailloux volcaniques.
  • On obtient un compost qui donne du jus vert foncé
  • Allumer un feu : le bois brûle, devient du charbon.
  • Frotter le charbon dans le jus pour qui devient noir.
  • Pour que ce soit moins liquide, exposer au soleil.

Dans un monde où nous avons peut-être tendance à être de plus en plus déconnectés de la nature, où la patience et la persévérance semblent ne plus être des valeurs mises en avant, voici le message de Stéphane :

Oho te ii – Beaucoup de force de courage

Nui te pakaihi – Beaucoup de respect

Te ite te hana ima o te henua enana – La connaissance des savoir-faire artisanaux de Marquises

Te taetae – C’est un trésor

Me te faufaa – Ça a de la valeur

To u hia tenei tama enana – À tous les enfants des Marquises

Ia too mai otou tenei e amo ia au – Il ne faut pas laisser tomber, préserver et continuer

No otou no ioi a e no to otou pohue – Dans le respect de la tradition, pour votre avenir, votre existence.

Tehina de la Motte
Rédactrice web

© Photos : Hommes de Polynésie

Hommes de Polynésie est partenaire
du
 Service de l’Artisanat Traditionnel

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