
Derry Changuy, du snack Mado à la gravure sur os
Homme de Polynésie vous emmène à Titioro, dans l’atelier de Derry Changuy. Des fourneaux de la roulotte familiale au snack Mado, ce fils de Marquisienne a suivi un chemin singulier avant de retrouver ses racines. À 35 ans, il a choisi de troquer le tablier pour les outils de précision, transformant l’os de bœuf en parures uniques. Portrait d’un graveur autodidacte qui puise son souffle dans l’héritage de la Terre des Hommes.
Avec son gros collier en os gravé autour du cou, Derry Changuy ne passe pas inaperçu. Ce bijou est l’une de ses réalisations. Une étagère remplie, des tiroirs débordant de rostres d’espadon, de vertèbres de bœuf ou encore d’os ronds : bienvenue dans son atelier de gravure, dans le quartier de Titioro, à Papeete. C’est là que l’artisan, aujourd’hui âgé de 49 ans, passe une grande partie de sa journée.

« Je m’installe à ma table le matin et je commence à sculpter, à graver, à poncer. C’est beaucoup de travail, surtout quand je dois préparer des salons, mais j’adore cela, c’est ma passion. »


De la ferveur de To'atā à l'appel des Marquises
Pourtant, cette passion est restée longtemps silencieuse. Le sang des Marquises coulait déjà dans ses veines par sa mère, originaire de Fatu Hiva, mais le destin de Derry semblait s’écrire ailleurs.
« J’ai toujours aimé dessiner comme ça pour mon plaisir, j’aimais bien dessiner des motifs de tatouage, mais je me suis orienté vers des études de mécanique et après je suis parti à l’armée en France. Je serais bien resté plus longtemps à l’armée, mais ma mère avait besoin de moi, car elle avait une roulotte, puis elle a ouvert le snack Mado à To’atā en 2000. »
Pendant quinze ans, Derry devient l’un des piliers de l’entreprise familiale. Et c’est curieusement entre deux services de restauration, que survient le déclic…
« Ma mère avait eu le marché pour installer sa roulotte au Salon des Marquises qui se déroule à Tahiti. Je me souviens qu’entre les repas, j’allais me balader dans les stands, je parlais avec les Marquisiens, je les regardais faire, je trouvais cela magnifique et je me suis dit “pourquoi je n’essaierais pas moi aussi ?”J’avais envie de faire quelque chose qui me plaise vraiment. »
À 35 ans, le virage est pris. Derry s’installe dans son garage, troquant les ustensiles de cuisine pour des machines qu’il apprend à dompter seul. S’il explore le bois ou la pierre, c’est l’os qui devient son terrain d’expression privilégié.




« J’ai eu des aides pour acheter des machines de gravure et j’ai appris sur le tas, je suis autodidacte. Au départ, c’était vraiment difficile, je devais recommencer plein de fois, certains se moquaient de moi. Ma femme Sylvie, elle, a toujours cru en moi. J’aime particulièrement les os de bœuf, je vais me fournir à l’abattoir. C’est une matière qui permet d’être très précis dans la gravure, de faire beaucoup de choses. »
La création de sa marque, un hommage à ses origines marquisiennes
La persévérance finit par payer. Ses créations, qui mêlent force brute et dentelle d’os, trouvent leur public. Sa marque, Créations Keavau, n’est pas qu’un nom commercial : c’est un trait d’union entre ses ancêtres et ses enfants.
« Je l’ai appelée comme cela, car c’est le nom d’un de mes fils, cela veut dire 8e génération en marquisien. Tous mes enfants ont un prénom marquisien, c’est important pour moi. »
Près de quinze ans après avoir quitté le snack familial, Derry Changuy ne regrette rien.
« J’aime la liberté que me procure mon art au quotidien et surtout j’aime cette idée de tranformer ces os morts en bijoux, en objets uniques, je leur donner une seconde vie, une nouvelle vie ! »

Rédactrice
©Photos : Pauline Stasi et Derry Changuy pour Hommes de Polynésie
Directeur de publication : Yvon Bardes



