
Poehei Temaiana, battre le temps (1/2)
Né au cœur du ‘ori tahiti, Poehei Temaiana a grandi dans le sillage du groupe de ses parents, Feti’a. Pour Hommes de Polynésie, il raconte son enfance faite de danse, d’écoute et de respect du sacré, jusqu’à ce que les rythmes des percussions viennent orienter tout son parcours de vie.
Une enfance dans les more de ses parents
« Je suis né dans un cocon du ‘ori tahiti. »

Poehei Temaiana voit le jour le 29 avril 1970 à Papeete. Ses parents, Antonina Maeva Maraeuria et Valentin Teupoorautoahuroa Temaiana dit Papi Teupoo, se sont rencontrés dans le groupe Tahiti Nui de Paulette Vienot. Lui vient de Huahine, district de Haapu. Elle trace sa route dans l’aviation, jusqu’à devenir la première Polynésienne cheffe du personnel naviguant.
« Ils se sont mariés en cachette à Las Vegas. Je suis né neuf mois après. »
À leur retour, ils vont fonder le groupe Feti’a, dans les années 1970. Poehei grandit dedans.
Le sacré avant tout
Quand sa mère est en déplacement pour son travail, son père emmène Poehei aux répétitions et aux prestations.
« J’étais fasciné par les musiques et les musiciens, mais à cette époque-là, je ne pouvais pas toucher aux instruments. C’était sacré. »

Le pahu1, le tō’ere2, le fa’atete3 ne se frappent pas par jeu. Ils annoncent un événement, un moment solennel. Poehei observe, écoute, mémorise.
« À cette époque, on n’enregistrait pas. C’était à l’oreille. Il fallait chanter les rythmes. Je regardais et j’imitais en cachette, sans taper fort. Pour moi, les percussions ont toujours été sans agression, et encore aujourd’hui. »
S’il apprend les pas et la danse, son regard reste résolument tourné vers l’orchestre.
Une école sans murs
En 1982, Feti’a s’arrête car la famille s’est agrandie. Poehei a 12 ans. Il suit son père dans les tiurai4, où ce dernier est membre du jury. Poehei observe toujours les groupes et les musiciens. Mais c’est lors de son service militaire, à Toulouse, que le jeune homme se lance vraiment dans les percussions, alors qu’une troupe d’étudiants tahitiens recherche des musiciens.
« J’étais venu pour faire la bringue. Je suis devenu meneur de tō’ere. »

Poehei reconnaît les musiques jouées, sa mémoire fait le reste.
« C’est là que j’ai découvert que j’étais plutôt bon. »
Quand le jeune homme rentre à Tahiti fin 1993, le groupe Ahutoru Nui est en train de se structurer à Arue, à l’initiative du maire Boris Léontieff. Le père de Poehei en est le pilier artistique.
Apprendre auprès des anciens
Poehei est d’abord fa’atete, simple musicien, au sein du groupe, puis son père le met tā’iri piti, qui consiste à jouer avec des baguettes sur le tō’ere couché.
« C’est un poste exigeant car, quand tu fais une faute, tout le monde l’entend. »
Manu Tetauupu arrive dans le groupe. Puis Tautu Chan dit Petit, Teahi Ganahoa alias Papa Siki, Alaska… Des grands noms que Poehei observe et auprès de qui il apprend. Mais il doute encore de ses capacités.

« Je ne parlais pas bien le reo tahiti. J’avais honte car eux le parlaient tous. »
Mais les anciens voient plus loin.
« Papa Siki me disait que quand je parlais avec mon pahu ou mon tō’ere, j’étais impeccable, précis et juste, que je mettais tout le monde en confiance. Et c’est ça, la force des meilleurs arata’i, qui signifie guide, meneur. Pour eux, j’avais les compétences, la musique, la mémoire, la passion, et c’était le plus important. »
Devenir arata’i
En 1996, Poehei est meneur du groupe, alors que ce dernier se présente pour la première fois au Heiva en catégorie Hura Tau. Au fil des années, en fonction de son planning de jeune steward chez Air Tahiti Nui, il exerce parfois en tant que chef d’orchestre. Son emploi du temps est bien rempli.
« Ahutoru Nui, ça a été mon école. Je n’ai pas eu le bac à l’école française, mais dans le ’ori tahiti, j’ai eu un bac +12 ! »

Avec Ahutoru Nui, il traverse douze années de créations et de prix. En 2001, le groupe remporte le premier prix du Heiva, ainsi qu’en 2004, avec un thème de Jacky Bryant.
« Il avait écrit un thème sur les racines, celles des hommes et des arbres. Cela m’avait beaucoup touché. On a gagné plusieurs prix cette année-là, le prix Hura Tau mais aussi celui de meilleur orchestre création. »
Cette expérience et cet apprentissage auprès des anciens ont forgé l’homme autant que le musicien. Écouter avant de diriger. Respecter avant de frapper. Le tempo de Poehei Temaiana est posé et la suite s’écrira au fil des années…
1 tambour traditionnel polynésien sur pied
2 instrument de percussion, constitué d’un tronc évidé avec une seule fente dans sa longueur, joué avec une baguette conique
3 petit tambour à membrane joué avec deux baguettes
4 festivités du mois de juillet, Heiva
Rédactrice
©Photos : Lucie Ceccarelli pour Hommes de Polynésie
Directeur des publications : Yvon Bardes



